Introduction à l’ibadisme

 

 

 

Par Valerie J. Hoffman, professeur d'études islamiques à l'Université de l'Illinois

 

L’ibadisme est une secte distincte de l'islam qui n'est ni sunnite ni chiite, et subsiste essentiellement à Oman, en Afrique de l'Est, dans la vallée du Mzab en Algérie, dans les montagnes de Nafus en Libye, et sur l'île de Djerba en Tunisie. La secte s’est développée à partir d’une autre secte islamique du VIIème siècle connue sous le nom de kharijisme, et partage avec ce groupe le désir de fonder une société musulmane juste, ainsi que la conviction que les vrais musulmans n’appartiennent qu’à leur ordre religieux. Les ibadites se désignent comme étant « les Musulmans » ou « le peuple de la rectitude » (ahl al-istiqama). Néanmoins, ils se considèrent très éloignés du mouvement kharijite.

Alors que les kharijites ont étiqueté les musulmans qui commettent de graves péchés sans se repentir de mouchrikoun, c’est-à-dire, de mécréants dont la culpabilité équivaut à de l’idolâtrie et méritent la peine de mort encourue par les apostats, les ibadites, quant à eux, tiennent ces gens pour des « kuffar ni’ma » - des monothéistes ingrats des bénédictions que Dieu leur a accordés. Les ibadites font une distinction entre le « kufr ni’ma » et le « kufr chirk », qui correspond à l’incrédulité de l’idolâtrie. Les kharijites n’ont pas fait une telle différenciation, pas plus que les musulmans sunnites qui assimilent pareillement le kufr à la mécréance, mais qui soutiennent, contrairement aux kharijites, qu’un musulman pécheur reste toujours un croyant. Le mot « kufr », qui est généralement traduit en français par « mécréance », signifie littéralement « ingratitude ». La position caractéristique des êtres humains, selon le Coran, n'est pas leur ignorance de l'existence de Dieu, mais leur manque de reconnaissance pour sa bonté et ses bénédictions, cela devrait inciter les gens à se tourner vers Lui dans l'adoration et à être charitable envers les pauvres, les orphelins et les veuves. Le Coran contraste entre les croyants, qui sont reconnaissants (chakiroun), et les mécréants, qui sont ingrats (kafiroun).

Les ibadites pratiquaient la « dissociation » (bara’a) à l’égard des kuffar ni’ma, qu'ils soient des pécheurs ibadites ou des pécheurs musulmans non ibadites. Cette « dissociation » est généralement un refus de « l'amitié » (wilaya), plutôt que de la franche hostilité. Toutefois, les non ibadites, qui se prétendent musulmans et prient en direction de la ka’aba, sont des ahl al-qibla, et non des idolâtres. Ils peuvent être perçu comme des kuffar mais pas dans le sens de l’idolâtrie, seulement dans le sens du kufr ni’ma décrit ci-dessus. La pratique de la dissociation (bara'a) n'implique pas de l'inimitié. Nour ad-Din as-Salimi (1869-1914) a clarifié ce point lorsqu’on l’interrogea sur la différence entre la dissociation d’un infidèle (bara’at al-mouchrik) et la dissociation d’un monothéiste corrompu (bara’at al-mouwahhid al-fasiq). Salimi répondit :

Bien que le mécréant soit plus éloigné [de la vérité] que le monothéiste corrompu, les deux sont maudits. Néanmoins, la loi permet certaines choses avec le monothéiste corrompu qui ne sont pas autorisées avec le polythéiste, tels que le mariage mixte, l’héritage, manger ses animaux abattus, prononcer la salutation de paix en disant « Dieu te bénisse » s'il éternue, prier derrière lui, prier pour lui s'il meurt, accepter son témoignage, et interagir avec lui dans n’importe quelle situation comme on le fait avec n’importe quel musulman avec qui on est lié d’amitié.1

Il est intéressant de noter que des observateurs britanniques ont rapporté, à propos des préceptes omanais en Afrique orientale, que les ibadites sont les moins fanatiques et les moins sectaires de tous les musulmans, ils s'associent ouvertement avec des gens de toutes confessions et prient ensemble avec les musulmans sunnites. L’action hostile est réservée pour un seul type de personne : le gouverneur injuste qui refuse de s’amender ou de renoncer à son pouvoir.

En ce qui concerne la théologie, les ibadites adoptent les positions moutazilites au sujet du tawhid : rejet d’une interprétation littérale des descriptions anthropomorphiques de Dieu, négation de la possibilité d’apercevoir Dieu dans cette vie ou dans l’autre monde, rejet de l’existence des attributs éternels de Dieu qui sont distincts de son essence, et approbation de la doctrine de la création du coran. Ils se différencient aussi des musulmans sunnites par leur anathémisation d’Othmân, d’Ali et de Mou’awiya, et rejettent l’intercession du prophète pour les grands pécheurs, ainsi que toute possibilité de sortir du feu de l'enfer : le châtiment en enfer est éternel, dit le coran. Ils ne cautionnent pas la notion d’une position intermédiaire entre la foi et la mécréance, mais, comme nous l'avons déjà indiqué, reconnaissent différents types de mécréance en faisant une nette distinction entre le kufr ni’ma et le kufr chirk. Néanmoins, sur la question du libre arbitre et de la prédestination, la position ibadite est pratiquement identique à celle de l’acharisme : Dieu est le créateur de tous les agissements humains, qui sont appelées « acquisitions ».

Il existe des différences mineures entre le rituel de la prière ibadite et sunnite. Les ibadites, aussi bien que les chiites et les malékites, prient avec les bras le long du corps. Ils ne disent pas « amin » après la fâtiha, et ne prononcent pas le qunut lors de la prière de l’aube. Ils pensent que la prière du vendredi doit seulement avoir lieu dans les grandes villes où la justice prévaut - ce qui signifie que pendant des siècles, les ibadites n’ont pas observé la prière commune en raison de l’absence d’un Imam juste - et rejettent les bénédictions des dirigeants tyranniques dans la khotba.

La vertu des Imanats est un sujet de grande importance dans la littérature juridique ibadite. L’Imam doit être choisi pour son savoir et sa piété, sans aucune distinction de race ou de lignée. Il doit être choisi par les anciens de la communauté, qui sont également tenus de le destituer s'il agit injustement. Le dernier « véritable Imam », qui uni l’ensemble du pays d’Oman sous son autorité, fut Ahmad ibn Sa’id (1754-1783), fondateur de la dynastie Bousa’idi encore au pouvoir jusqu’à ce jour. Ses descendants ne s’octroyèrent pas le titre d’« Imam », avec ses connotations de chef religieux, mais de « Sayyid », qui est un titre honorifique détenus par un membre de la famille royale. Plus tard, ils utilisèrent le titre de « Sultan », qui implique un pouvoir purement coercitif. Ainsi, ils ont renoncé à toute prétention d’autorité spirituelle, bien qu’ils aient autorité sur les savants musulmans et encouragent les études islamiques. Les savants ibadites ont souvent essayé d’établir un authentique État islamique, ils répandirent leurs aspirations à travers la poésie, pendant qu’ils élaborèrent les fondements de la piété dans d’immenses ouvrages de jurisprudence. Les savants ibadites d’Oman et  de la vallée du Mzab en Algérie n'ont pas seulement enseigné et étudié : ils ont agité les foules, conduit des révoltes, élus des Imams, et ont été les véritables leaders de la société omanaise, à la fois comme exemples moraux et arbitres de l’autorité. Le Cheikh Sa’id ibn Khalfan al-Khalili (1811-1870), un poète mystique, érudit en grammaire arabe et de la rhétorique, à qui l’on attribue l’inauguration du renouveau littéraire omanais, est très célèbre pour son rôle à la tête d’une rébellion contre le Sultan Turki, et institua l’Imamat de ‘Azzan ibn Qays (1868-1871), qui ne fut renversé que par l’intervention britannique. Nour ad-Din as-Salimi mena un nouveau mouvement d’Imamat en 1913, et força son élève, Salim ibn Rashid al-Kharusi, à accepter la fonction d’Imam alors qu’il était à l’agonie. Quand Salim fut assassiné en 1920, un autre disciple de Salimi, Muhammad ibn ‘Abdallah al-Khalili, petit-fils du grand Sa’id ibn Khalfan al-Khalili, fut nommé pour lui succéder. Pendant sept ans, les Britanniques ont défendu le Sultan à Mascate, et ont finalement organisé en 1920 le prétendu traité de Seeb, c’est l’accord formel qui sépara de façon ambigüe l’autorité du Sultan de Mascate et d’Oman de celle de « l’Imam des Musulmans », qui dirigeait les affaires internes de la nation. Cette division resta en vigueur jusqu’à ce que le Sultan Sa’id ibn Taymour obtenu l’allégeance des tribus à l’intérieur du pays dans les années 50.

Les Omanais sont installés en Afrique depuis des siècles, et périodiquement, certaines régions d’Afrique orientale passaient sous l’autorité directe d’Oman, bien que le plus souvent ce fut les familles omanaises qui dirigeaient les cités-États d’Afrique de l'Est, la plus connu était les Mazrou’is de Mombasa. Mais Sayyid Sa’id ibn Sultan (1806-1856) fut en mesure de consolider l’autorité centrale d’Oman sur la côte swahili, et en 1832, il déplaça sa capitale à Zanzibar. Sur la côte swahili, les ibadites formaient une minorité, régnant sur une population musulmane majoritairement chaféite. Au XIXème siècle, Zanzibar devient un important centre d’études islamiques, attirant les savants d’Oman ainsi que ceux des autres régions d’Afrique de l’Est, comme la Somalie, Lamu, Mombasa et les Comores. À Zanzibar, les ibadites furent exposés à des courants islamiques contemporains d’une manière qui n’avait pas été possible à Oman. Sayyid Barghash ibn Sa’id, qui a régné à Zanzibar de 1870 à 1888, était cultivé et fortement attiré par les affaires internationales, il créa une imprimerie dans le but de promouvoir l’ibadisme. Les ibadites de Zanzibar ont continué à montrer un grand intérêt pour la vie politique d’Oman, et beaucoup d’entre eux ont ardemment soutenu le mouvement qui établît l’Imamat d’Azzan ibn Qays (1868-1871). Dans la période qui suivit cet Imamat, un grand nombre d’Omanais fuirent l’instabilité économique et politique pour s’installer à Zanzibar. Parmi eux, Nasir ar-Rawwahi, un grand poète, savant, mystique et juge, connu à Oman sous le nom d’Abou Moslim al-Bahlani (1860-1920), qui émigra à Zanzibar lorsqu’il était encore jeune, accompagné de son père qui avait servi sous l’Imam ‘Azzan ibn Qays en tant que juge à Nizwa. Rawwahi fut un ardent défenseur de l'idéal ibadite, ses écrits reflètent pleinement la tradition de l’enseignement ibadite, et son commentaire détaillé du poème de Nour ad-Din as-Salimi sur la jurisprudence est un hommage à la hauteur de son savoir et de sa cohérence avec la tradition ibadite. Ses poèmes sont profondément mystiques, et Rawwahi a la réputation d’être un poète « divin », au sens propre du mot - un homme si fortement enchanté par la beauté divine, tellement inspiré par la vision de l’invisible, que sa poésie semble appartenir à un autre monde que le nôtre. Certains de ses poèmes, qui sont des méditations sur les noms divins, furent destinés à être utilisé à des fins de dévotion. Comme les autres grands savants ibadites, il dédaignait à écrire de la poésie d’amour ou panégyrique. Pourtant, ce mystique d’un autre monde était aussi un homme politique. Un chercheur a commenté : « son diwan tout entier indique que le poète combattait les opposant à l’ibadisme à Zanzibar »2. Il était émerveillé par la vie des représentants de l’ibadisme à un tel point qu’il dit : « Dieu n'accepte pas d’autre religion autres que la leurs »3. Dans sa jeunesse, c’était un ami proche d’Ahmad ibn Sa’id al-Khalili, le fils du Cheikh Sa’id ibn Khalfan al-Khalili, et l’influence de ce dernier sur Nasir ar-Rawwahi est palpable. Dans le mouvement qui aspira à établir l’Imamat de Salim ibn Rashid al-Kharusi, Rawwahi a comparé son rôle à celui d’Hassan ibn Thâbit, le poète personnel du prophète Mahomet.

Son émigration à Zanzibar lui permis d’élargir ses horizons culturels. Il fut juge principal et conseiller des sultans Hamad ibn Thuwayni (1893-1896) et Hamoud ibn Muhammad (1896-1902), il voyagea même avec ce dernier dans les régions côtières d’Afrique de l'Est à la fin de l’année 1898, notant ses observations dans un livret qui fut publié par le ministère du Patrimoine national et de la culture à Oman. Son attitude à l’égard des innovations modernes peut être comparée à celle de Nour ad-Din as-Salimi, qui écrivît qu’il n’était pas licite d’apprendre les langues des Européens ou d’adopter leurs manières ou d’envoyer ses enfants  dans leurs écoles4. En revanche, Rawwahi s’enthousiasma ouvertement pour les améliorations apportées à la région par l’administration britannique. Il a observé que la ville de Lamu, un centre traditionnel de la culture et de l’étude musulmane sur une île au large de la côte du Kenya, avait des rues étroites et anciennes, que les bâtiments étaient de travers, et que ses habitants étaient atteints de maladies du corps et d’esprit. Les Britanniques, dit-il, ont quitté la ville telle qu’elle était, se limitant à la réparation des routes et à la construction d’hôpitaux. Il espérait que les Anglais ne quitteraient pas Lamu dans cet état, mais qu’ils implanteraient la « civilisation » (tamaddoun) comme ils le firent dans leur propre capitale. Il s’est félicité de la justice rendue par l’administration britannique à Zanzibar.

C’est un signe du cosmopolitisme de Rawwahi et de sa différence par rapport aux précédents savants ibadites. Il fut influencé par les idées du réformateur égyptien Muhammad ‘Abduh, et créa le premier journal à Oman ou à Zanzibar, du nom d’an-Najah, afin de propager les idées d’Abduh. Il correspondait avec les autorités musulmanes non ibadites, et envoya un poème à Riyad Pacha dans l’intention de le remercier de ses efforts pour réconcilier les musulmans et les coptes d’Égypte. Comme Sa’id ibn Khalfan al-Khalili, Rawwahi est un fascinant mélange de contradictions : un ardent défenseur du pur Imamat ibadite, un ami et un conseiller des Sultans, un admirateur de l’administration britannique ; il approuvait la doctrine traditionnelle ibadite qui soutenait que les musulmans non ibadites sont des kuffar ni’ma, tout en exprimant son amour pour les musulmans non ibadites, et préconisait une unité qui englobe aussi bien les musulmans que les non musulmans ; un juge et un journaliste vantant la « civilisation » moderne, et un mystique qui aspirait à un Imamat ibadite juste.

Le Sultan Sa’id ibn Taymour, qui a régné à Oman de 1932 à 1970, était un ultra conservateur dont la résistance à l’occidentalisation était si forte que les Omanais n’avaient pas le droit de posséder de voitures, si bien que le pays n’eut pas de routes pavées jusqu’en 1968. Il envoya tout de même son fils, le sultan actuel, Qabous, à Londres pour étudier à l’Académie militaire de Sandhurst. Ce Qabous destitua son père en 1970 et modernisa Oman très rapidement. Jusqu’à présent, Oman avait réussi à éviter l’occidentalisation et son corollaire, le réactionnisme à l’islam. L'islam demeure un élément important de la vie des croyants, mais d’une façon naturelle et non politisée. Le gouvernement soutient la publication et la diffusion de la science ibadite, malgré que la rhétorique de l’ibadisme soit visiblement absente de ses discours publiques. Des savants tels que Nour ad-Din as-Salimi et Sa’id ibn al-Khalili sont une source de fierté nationale, mais leurs combats contre le sultanat de Bousa’idi sont minimisés. Il faut noter que le fils de Nour ad-Din as-Salimi, Muhammad, a écrit un poème à la louange du Sultan Qabous. Abou Nabhan Ja’id ibn Khamis (1734/5-1822), un grand savant ibadite de la première période Bousa’idi, a écrit que quelque soit la gentillesse, la piété, et la bonté des musulmans non ibadites, ils iront inévitablement en enfer dans l’au-delà5. L’actuel Grand Mufti d’Oman, le Cheikh Ahmad ibn Hamad Al-Khalili, estime que les différences entre musulmans sunnites et ibadites sont des questions subsidiaires qui ont peu de conséquences éternelles et ne peuvent en aucun cas entraver l’unité musulmane6. Nous pouvons dire qu’aujourd’hui, l’ibadisme n'est guère sectaire, et le rêve d’établir un Imamat moderne a cédé sa place aux aspirations les plus typiques de la vie moderne.

 

 

1 Jawabat al-Imam as-Salimi, éd. ‘Abd as-Sitar Abou Ghadda, vol. 6, 2ème édition, 1419/1999, p. 210

2 Muhammad b. Nasir b. Rashid al-Mahruqi. Abou Moslim al-Bahlani Cha’iran, M.A. thesis, Sultan Qaboos University, 1995, p.72

3 Ibid

4 Nour ad-Din ‘Abdallah ibn Humayd as-Salimi, Badhl al-majhoud fi moukhalafat an-Nasara wa-l-Yahoud. Matabi‘ al-Batiniyya/Maktabat al-Imam Nour ad-Din as-Salimi, 1995

5 Fatwa dans une collection de manuscrits des Archives nationales de Zanzibar, ZA 8/40.

6 Entrevue avec l’auteur au sein du ministère des Affaires religieuses, Mascate, Mai 2001

 

Source

 

 

 

 

 

 

 

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